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Boy Next Door [Poussin Howard]

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Douglas Lanteen
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Lun 13 Mar - 14:50

Boy Next Door.
   
   

En face de chez moi habite un ruban de vent blanc. Il m’a fallu un peu de temps pour le remarquer, mais je peux le voir depuis ma fenêtre. Ces derniers temps, je suis souvent à ma fenêtre.

Je crois qu’il était déjà là quand je me suis installé ici, il y a deux ans, après que Zara m’ait quitté. On ne s’est jamais vraiment parlé. J’ai mis du temps à comprendre qu’il vivait dans l’immeuble en face du mien quand on se croisait dans le quartier et pour tout dire, je ne pensais pas consciemment à lui. Il est resté imprimé dans ma mémoire à cause de son physique atypique mais ça n’allait pas plus loin que ça. J’avais d’autres chats à fouetter que de m’occuper de lui, pensais-je stupidement. Moi dont la vie se résumait à mon boulot et aux quelques bars où j’allais me prendre une murge de temps en temps, ça m’aurait pas fait de mal de m’intéresser un peu plus à ce qui m’entourait. Heureusement, si je puis dire, je rattrape le temps perdu depuis que ma vie est partie en couilles. Depuis que j’ai revu Zara, que j’ai quitté Tom, que j’ai paumé le droit chemin et que je ne suis toujours pas sûr d’avoir remis le pied dessus, depuis cette saleté de connerie de St Valentin et surtout de l’odieux coup de pute du destin qui a suivi cette fête de mes deux, j’ai plus de temps qu’il m’en faut pour prêter attention au monde dans lequel je vis, et aux gens qui le peuplent. C’est comme ça que j’ai fini par le remarquer vraiment, alors qu’il était sous mes yeux depuis longtemps.

Il s’appelle Aëvan Howard. Je le sais parce que j’ai regardé le nom sur sa boîte aux lettres. C’est un danseur contemporain, et aussi un peintre et un poète d’après ce que j’ai trouvé sur internet, bien qu’il pratique ces deux dernières activités un peu plus en dilettante. Un artiste, en somme. Ça, je le sais parce que je l’observe souvent. Après avoir démissionné, je me suis retrouvé comme un con dans mon appart’, sans autre chose à faire que de me tourner les pouces, jouer à mes jeux et me demander, putain, si j’avais bien fait d’en arriver là. Autant dire que ça m’a vite soulé et que j’ai commencé à passer plus de temps à ma fenêtre quand je ne sortais pas, comme j'ai pas la télé. Je pensais que je me ferais chier, mais qu’au moins je pourrais voir le ciel quand il ferait beau. Je me suis planté sur toute la ligne. J'ai pas le temps de m'ennuyer quand je regarde dehors C’est fou tous les trucs qui peuvent se passer dans une petite rue de quartier populaire. Des gens qui passent, du linge qui s’étend, des chats qui quadrillent les toits, des gens qui se parlent, des enfants qui jouent, du linge qui se rentre, des plantes en pots qui fleurissent sur les balcons, des vélos qui roulent, des gens qui rient, qui se disputent, qui se questionnent, qui tirent la gueule, qui attendent, qui s’aiment parfois. Vraiment, je ne pensais pas que je verrais toutes ces choses. J’ai rempli la moitié de mon carnet à dessin en à peine une semaine. Des croquis en tout genre, inachevés, colorés, détaillés, ressemblants ou non. Et sur un certain nombre d’entre eux, on peut le voir lui.

Quand je pousse le fauteuil devant la lucarne, avec ma clope, ma musique et mon tabouret pour poser mes guibolles, je peux tenir des heures à mon poste. Et souvent, je l’observe quand il est là, qui passe et repasse devant les fenêtres de chez lui. Des fois je me dis que je devrais pas, c’est quand même sa vie privée, c’est glauque de le mater comme ça. D’ailleurs, quand il ne fait rien de particulier, je lui fous la paix. Mais c’est que de temps en temps, il danse. Et dans ces moments-là, je ne peux pas m’empêcher de regarder. Il écrit des poèmes quand il danse. Son corps devient un paysage, une émotion, un fin ruban de soie blanc qui se laisse porter par le vent pour faire fleurir des pensées dans l’espace. Mon cœur bat plus fort que je le vois danser. Chaque fois, je tente de le dessiner. J’ai jeté les premiers croquis. Je n’arrivais pas à capter l’essence de ses mouvements, de ce qu’il transmettait. Mes traits étaient lourds et figés, hideux par rapport à ce que j’avais vu et j’arrachais aussitôt la feuille pour la chiffonner et la balancer loin de mon regard, en grommelant après mon manque de talent. Et puis, à force de faire, de réessayer, je me suis amélioré. J’ai cessé de chercher à comprendre, à reproduire, à figer, et je me suis simplement laissé entraîner. Mon crayon est devenu souffle d’air pour porter les mouvements du ruban. Les silhouettes esquissées sont devenues plus souples, plus fluctuantes, plus émouvantes. Et sans même m’en rendre compte, je suis parvenu à le saisir. Pas encore complètement, et pas toujours très bien, mais j’ai progressé. Et cette idée me rend heureux, sans que je sache pourquoi.

Ce soir-là par exemple, je viens tout juste d’achever le plus convainquant des portraits que j’ai réussi jusqu’ici, et sans même l’avoir sous les yeux. Je me redresse du fond du canapé où je suis campé depuis presque deux heures, déplie mes jambes raidies par l’immobilisme, et contemple la page de mon carnet, étonné. Pas de doute, c’est bien lui. En train de virevolter dans le mouvement d’une de ses dernières chorégraphies, le corps bientôt pleinement déployé et le visage déjà tourné vers un point invisible en haut de la page, transporté par ce qu’il semble discerner. Délicatement, j’ajoute quelques ombrages, quelques détails, mais l'essentiel est là. Il est parfait comme ça. Je ne suis pas exactement fier de moi, comme c’est le cas d’habitude quand je réussis un beau dessin. Je suis plutôt rempli par l’étonnement, et par un frisson d’excitation inconnu qui me fait détacher avec soin la feuille du carnet. Bizarrement, je ne me suis rendu compte que maintenant que je ne lui ai même jamais parlé. Même en remontant aussi loin que je peux dans mes souvenirs, je ne me rappelle pas lui avoir dit bonjour et je me trouve con, vraiment. Je veux réparer cette erreur, sans vraiment savoir pourquoi.

Me levant du canapé, je remarque aussitôt que la fenêtre de son salon est ouverte, sans doute parce que le temps est doux aujourd’hui. Parfait. Récupérant le dessin, j’écris un petit mot sur le côté de la feuille, puis la plie en forme d’avion. Je m’applique et fais quelques tests chez moi, histoire d’être sûr qu’il arrive à bon port. Puis, une fois que tout est aussi prêt que possible, je vais ouvrir la lucarne pour me mettre en position. Croisant les doigts, priant un petit coup, je vise… et lance. Et par miracle, l’avion en papier passe par la fenêtre de son salon. Je m’écroule de soulagement sur mon fauteuil d’observation. Putain, quel gâchis ça aurait été autrement… Cependant, je ne tarde pas à me reprendre. Récupérant une clope dans mon paquet, je m’arme de patience en emplissant mes poumons de nicotine, me demandant au bout de combien de temps il va le remarquer, s’il va comprendre que ça vient de moi, s’il va répondre. Ou juste me prendre pour un dangereux psychopathe. Ptain, j’aurais peut-être pas dû, en fait. Je sais même pas s’il est chez lui en ce moment, en plus… Enfin bon, c’est trop tard, maintenant. Advienne que pourra. Au pire, il m'ignorera. J'aurais du scanner le dessin avant pour le poster sur mon site, si c'est le cas. Expirant doucement un nuage de fumée, je repense au mot que j’ai griffonné à côté de ma signature d’artiste. Et je me sens un peu stupide…

« Tu progresses tous les jours. J’arrive presque à entendre la musique.
Avec les compliments du voisin.

Blue Sun. »

CODE DE PHOENIX O'CONNELL POUR NEVER UTOPIA

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